Parler du 4 mai 1919

Publié le par 問道

Parler du 4 mai 1919

May_Fourth.jpg   J’ai décidément un grand problème en France, avec ses habitants autochtones. Ils ont un grand problème, c’est qu’ils sont authentiquement croyants et bigots concernant les mythes du XVIIIeme et XIXeme voire même XXeme siècle : la modernité et le progrès. J’ai par le passé déjà parlé de ce sujet, il ne sera alors pas question de le faire ici. Mon problème, c’est justement cette bigoterie un peu neuneu, forcément, mais, qui ne serait pas grave si elle n'était pas aussi arrogante. Ce ne sont pas des gens qui veulent être méchants et arrogants, c’est juste que par leurs positions, leur adhésions, même en surface bienveillantes, ils véhiculent l’arrogance de ce en quoi ils croient. Nous parlons en ce moment du mouvement du 4 mai 1919, que certains, y compris de respectables sinologues français considèrent comme étant un mouvement « démocratique », mais que pour ma part, je considère comme un mouvement des plus obscurantiste du XXeme siècle. Comment donc est-il possible de qualifier un mouvement se réclamant de « la science et de la démocratie » d’obscurantiste? A moins d’être un vulgaire réactionnaire, vieux con et nostalgique d’un temps ancien...


   Il faut un peu savoir de quoi l’on parle. Anne Cheng, au collège de France le fait très bien, notamment dans sa deuxième leçon. Pour faire vite, il s’agissait d’un mouvement de réaction après l’octroi des légations allemandes au Japon après la guerre de 1914-1918. C’est un mouvement de jeunes gens particulièrement frustrés, que l’on décrit comme des jeunes intellectuels, mais qui en fait avaient le cerveau particulièrement confus. D’abord, ils avaient à l’esprit l’idée que la « modernisation » était synonyme d’occidentalisation, et, avaient une vision monolithique de leur propre histoire. La « tradition », est vue comme un bloc homogène et immuable. De là, ils se laissent emporter par la naïveté avec des slogans comme « monsieur Science » ou encore « monsieur Démocratie » et « à bas la boutique de Kong tse »… C’est un mouvement de négation de leur propre culture, Kong zi est considéré comme le responsable de tous les maux du monde ! Il est accusé d’être un barrage à l’entrée du capitalisme en Chine, donc à sa modernisation. Plus loin encore pour le « salut national », sauver la Chine, il fallait se débarrasser de la civilisation chinoise… je vous laisse juge de la cohérence et de l’état mental de ces pauvres jeunes gens.

   Ce qui est frappant chez ces jeunes gens, outre leur méconnaissance totale de leur histoire et de leur haine d’eux mêmes, leurs pulsions autodestructrices, c’est qu’ils ont fait les leurs, tous les poncifs et clichés racistes occidentaux du XIXeme siècle. Ils considèrent leur civilisation comme inférieure, puisque voulant se « moderniser en s’occidentalisant », ils considèrent le rationalisme occidental comme supérieur à la vision chinoise des choses, plus holiste. Pour eux, il fallait adopter le rationalisme scientifique, diviser et cloisonner le monde et les différentes activités, rentrer dans l’ère de « l’utilitarisme » et du « quantifiable », ainsi que le culte de l’efficace, au détriment du culte du beau ou du vertueux. Ils prétendaient ainsi que le rationalisme scientifique devait être généralisé à touts les aspects de la société jusqu’à la pensée de vie. Bref, pas très jolie comme mouvement, il est fort intéressant de penser que ce sont des illuminés qui font l’obscurantisme !
Ce qui est intéressant avec ce sujet, c’est une sorte d’incohérence et de contradiction. Ce sont les mêmes personnes qui font l’apologie de ce mouvement et le qualifient naïvement de mouvement « démocratique », pour juste après déplorer la dictature du parti communiste et la destruction de la société et de la civilisation et l’avènement de la plus absurde société de consommation du monde, avec la Corée du sud. Historiquement, le parti communiste est la fille du mouvement du 4 mai 1919 et, l’on peu raisonnablement dire que la révolution culturelle est l’expression paroxysmique certes, mais l’expression quand même, de ce que véhiculait ce mouvement. Des idées d’abord profondément dictatoriales et totalitaires, puisqu’il fallait liquider la culture chinoise ! Hors, les premiers porteurs d’une culture, d’une civilisation, d’une tradition, ce sont ses habitants! Que signifiait donc par rapport aux gens, l’idéal de liquidation de cette culture, civilisation et tradition ?

   De même, ces principes ne sont-ils pas totalitaires ? Liquider toute une civilisation pour la remplacer par une autre clé en main ? N’est-ce pas cela ce que nous appelons de « l’ingénierie sociale » ?

   Concernant la contradiction entre l’adhésion aux idéaux de ce mouvement, et le regret de voir l’absurde consumérisme ronger cette mourante civilisation dans ses fondations : il semble, après étude, que le principal barrage et ennemi du capitalisme, ce n’est pas l’idéologie communiste, un capitalisme bâclé prôné par les ratés du capitalisme, ni l’anarchisme… mais tout simplement, la culture et la civilisation. Là-dessus, l’admirable Polanyi est formel : le capitalisme, c’est aussi une idéologie qui prétend qu’une activité commerciale n’est que commerciale, cloisonnant entre des murs étanches, les différents aspects d’une civilisation (spirituel, culturel, social, politique, militaire). D’ailleurs, petit à petit, le capitalisme a liquidé ces autres aspects, qui contrôlaient et limitaient la prise du commerce : le spirituel, « il faut au nom du progrès se débarrasser des superstitions », la société « il faut au nom de la liberté individuelle se libérer des chaines de la société », culturelle « il faut s’amuser, vive le divertissement », et enfin, le politique « ça ne marche pas la régulation autoritaire, la preuve, le bloc soviétique s’est écroulé »…

   Que signifie donc, cette attitude déplorant le capitalisme le plus gras, tout en trouvant positif les idéaux d’un mouvement visant à détruire le meilleur barrage au capitalisme? Surtout qu’il a été reproché à Kong zi d’ empêcher l’avènement du capitalisme, donc de la modernité.

   Alors il est aisé de parler de « l’ouverture au monde », de « condamner l’isolement », mais avant de donner la parole à l’illustre centenaire mort il n' y a pas longtemps, je vous laisse méditer cette phrase : « dialoguer des idées, non importer des idéologies».

   « J’avais transgressé trois interdits. Tout d’abord, j’avais observé que la génétique moderne permettait de parler désormais des races en termes scientifiques et de comprendre sur quelles données objectives reposaient les distinctions. J’avais dit ensuite que les bons sentiments ne servent en rien à lutter contre le racisme, puisque le racisme repose sur des faits objectifs : il est, par exemple, établi que des populations différentes mises en contact sur des territoires contigus ou qui se chevauchent génèrent des réactions d’agressivité. Les ‘‘ primitifs ’’ savent cela très bien. Enfin – troisième transgression – j’estimais que les cultures sont créatives lorsqu’elles ne s’isolent pas trop, mais il faut qu’elles s’isolent quand même un peu. Dans chaque civilisation, il existe des optimums d’ouverture et de fermeture, entre isolement et communication, qui correspondent aux périodes les plus fécondes de leur histoire. Si les cultures ne communiquent pas elles sont sclérosées, mais il ne faut pas qu’elles communiquent trop vite pour se donner le temps d’assimiler ce qu’elles empruntent au-dehors. Aujourd’hui, le Japon me paraît le seul pays à atteindre cet optimum : il absorbe beaucoup de l’extérieur et refuse beaucoup. »
Guy Sorman interroge Claude Lévi-Strauss, Le Figaro-Magazine, 3 septembre 1988

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A lire: race et histoire et race et culture de Claude Levi Strauss édition

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Alexandre 20/12/2009 17:36


Intéressant, merci.

Je trouve simplement bizarre le fait que les Asiatiques semblent être ceux qui se "dénaturent" le plus vivement, comparé aux peuples d'autres régions du monde. C'est difficile à comprendre, leurs
cultures sont si riches...

Selon toi, y a-t-il un modèle alternatif à la modernité telle qu'on la connaît aujourd'hui? Un modèle qui aurait marché en Chine au lieu de la société de consommation?


問道 20/12/2009 20:20


   Ah, je me suis rendu compte que j'ai oublié de te répondre sur les pays islamiques: pour rsumer, il y avait déjà une idéologie à caractère totalitaire dans ces pays: l'islam et la
colonisation occidentale n'a pas cherché à briser celà mais l'a au contraire encouragé et offert aux entités islamiques les moyens techniques d'élargir leur contrôle et leur pouvoir d'avantage sur
la société urbaine et de rentrer chez les populations vivant dans les reliefs...

   Sinon, les "modèles", moi je pense qu'il s'agit de redevenir des hommes, redevenir des civilisations et s'affranchir du "marché" totalitaire. Polanyi explique qu'en gros, une
civilisation cherche l'équilibre entre les considérations: sociales, culturelles, spirituelles, politiques et économiques (avec des nuances d'un pays à l'autre). Le "modèle" chinois, ça passera
forcément par l'études (la vaie étude, pas juste le apprendre par coeur dates et épisodes historiques) du passé et des pensée, pour se retrouver et retrouver la paix. Je reste persuadé qu'aspirer à
changer une civilisation pour une autre, que l'on vois à travers des lunettes déformantes, ne fera que détruire! Hélas, qui en Chine aspire à retrouver le sens de la civilisation? Même les
dissidents, éduqués par le système éducatif, l'école du parti communiste, ont cette espèce de bigoterie de la "modernité occidentale"...

   Je pense cependant que l'Asie du nord (en tout cas, peut-être toute l'Asie) va droit vers un conflit majeur aux repercutions mondiales...


Alexandre 19/12/2009 10:47


Intéressant. Avant de m'intéresser à la Chine et de venir dans ce pays, j'avais toujours pensé que le Japon avait complètement détruit sa propre culture en vue de s'uniformiser avec l'Occident. Je
ne suis jamais allé au Japon, mais je ne pense pas qu'ils se soient reniés autant que les Chinois l'ont fait.

Je voulais justement te demander ton avis sur ce sujet, ça tombe bien que tu en aies écrit un article!

Selon toi, pourquoi est-ce que les sociétés asiatiques comme la Chine, la Corée du Sud, le Japon, etc., semblent s'occidentaliser d'une façon plus extrême que d'autres peuples, par exemple les
musulmans du Moyen Orient? Les Asiatiques sont fiers de leur histoire millénaire, mais ils semblent en même temps la renier, soit en se convertissant au christianisme ou bien en créant des
sociétés, des villes, copiées sur l'Occident.

Alors que les peuples du Moyen Orient ou de l'Afrique, semble en apparence, (mais je n'y suis jamais allé, donc il est possible que je me trompe) être plus conservateurs, face à leur culture, leurs
religions, leurs sociétés.

Qu'est-ce qui se passe en Asie? Est-ce que c'est simplement plus voyant qu'ailleurs, mais la même chose que partout? Ou y a-t-il une spécificité asiatique?


問道 19/12/2009 12:28


Salut!

   Alors voyons un peu tout ça... Concernant le Japon, je ne les trouve pas aussi occidentalisés que ça, comme le disait Levi-Strauss "le Japon accepte beaucoup mais il refuse aussi
beaucoup, moi je dirai même qu'il refuse énormément. L'essence de la weltanschauung japonaise me semble très japonaise, dans leur relation au temps, aux autres, à la nature ou aux ancêtres, leurs
moeurs... leur façon de faire de l'art! C'est sûr Tokyo est une ville un peu nulle de ce côté là, mais le japon n'est pas que Tokyo, fort heureusement! Y a aussi les élites japonaises, qui sont
très bêtes, mais c'est leur nature d'élite (dans le contexte de notre monde). Aujourd'hui, on fait partit des "élites" non sur des critères intellectuelles ou morales, mais politiques et
économiques, ce qui explique la nullité chronique et la débilité des élites, japonaises, coréenes, chinoises, françaises, américaines, anglaise... américaines... je trouve que le centre culturel
franco-japonais illustre bien cette débilité, en proposant dees concerts de piannistes japonaises jouer du Chopin ou du Bach à PARIS! Perso, si je me rend dans un tel endroit, c'est pour écouter du
Shamisen par exemple, pour écouter un pianniste, jouer du Chopin, y a 1 000 autres endroits à Paris!!!!!

   La Corée, le nord c'est un troue noir, le sud, c'est terrible. Ces imbéciles de Coréens, ont crue que la force militaire américaine venait aussi de leurs croyances, alors qu'en fait,
elle vient du fait que l'occidental n'a jamais vraiment fait de "science" (en considérons la science comme une simple activité de compréhenssion gratuite et désintéressé), mais de la TECHNIQUE! Et
les américains, envoyant également des missionnaires... Ah, un article à lire illustrant la débilité sud coréenne d'aujourd'hui:
http://www.buddhachannel.tv/portail/spip.php?article2998

   Quand à la Chine, cette civilisation qui rejoind ou a rejoind les incas ou les Azteques, je pense que la dynastie Qing a une énorme part de responsabilité là dedans: réprimant et
controlant toute l'activité intellectuelle de ce pays, imposant des limites d'une extrème étroitesse à la réflexion, la "pensée" officielle sous les Qing ne consistai qu'à obéir aux mandchous.
Forcément, la culture s'en retrouve affaiblit, l'esprit de la civilisation sombre, etouffé dans un corsé plus petit et le pays n'est plus qu'une coquille vide... Ah, Levi-Strauss, encore levi
Strauss, l'explique bien dans "race et histoire"!!! Penser à le mettre en "morceaux choisis"!!!!