Totalitarisme et l’homme

Publié le par 問道

   Ce qui frappe lorsque l’on observe les Etats totalitaires, ce sont les manifestations de masses, ou la population, victime du pouvoir totalitaire, acclame avec ferveur son tortionnaire et son bourreau. L’on pourrait se contenter de dire que les gens n’acclament que sous le poids de la peur et de la terreur, ce qui peut-être vrai dans la plupart des cas. Mais néanmoins, s’arrêter à cela risquerai encore de limiter notre compréhension du phénomène. Le totalitarisme n’est pas une agression extérieure à l’homme, il le pénètre, cherche certains points de sa personnalités, certaines traces laissés par son vécu pour ensuite le tenir et le chevaucher.

 

Pulsions et sentiments (honte, culpabilité)

   Ce qui uni les trois branches du totalitarisme que nous avons évoqué, c’est une vision de l’homme et de la nature humaine particulièrement négative. Pour le monothéiste, l’homme est la créature de Dieu et n’est rien sans lui, son destin est funeste s’il ne reçoit pas l’aide de Dieu. Pour le légisme, les paroles du confucéen pessimiste 荀子 Xunzi ( 298 - 335 ) « la nature de l’homme est mauvaise ce qui est bon en lui est élaboré » fait la définition de la nature humaine. Enfin, pour le moderniste, l’homme est arriéré et inefficace et doit-être réformé pour optimiser son potentiel production. De quel que façon que ce soit, l’être humain a des choses à se reprocher, trop mauvais ou pas asses bon, selon les critères de l’idéologie. C’est là tout le discours du totalitarisme, qui tourne autour d’un « absolu », d’une perfection à atteindre et dont, l’humain, à titre collectif, n’est pas capable. Chaque individu est bien entendu coupable. Ce discours est ainsi matraqué, via touts les médias possibles, livres, journaux, revues, radios, télévision ou aujourd’hui internet. Ses tenants veulent ainsi nous persuader que notre situation est catastrophique et qu’il faut réagir, dans leur sens pour nous en tirer. Ce discours, à force d’être répété, fini par obtenir l’adhésion des auditeurs, il s’auto-réalise : à force d’entendre que nous sommes nuls, nous construisons notre nullité, notre arriération et notre crise, pour ensuite révolutionner l’ensemble. Si nous finissons par y croire, c’est donc qu’il nous touche quelque par, qu’une partie de nous se reconnait dans le pessimisme du locuteur, quand à notre nature. D’autant plus que le charisme de cet orateur, ce leader, si aboutit nous impressionne et nous enfonce dans notre prétendu nullité.

   Si ce discours fonctionne, c’est parce qu’une partie de nous a honte et se sent coupable. Dans « au-delà du principe de plaisir », ce cher Freud, si décrié ici ou là, émet l’hypothèse que tout ce qui vie à le vouloir de mourir. L’esprit d’un homme, son cœur, serait le lieu d’un conflit insoluble entre un désir de vie et un désir de mourir. De même, l’homme s’aime autant qu’il se déteste. Là où les choses se compliquent, c’est que ces deux opposés ne sont pas cloisonnés, mais au contraire, sont deux composantes de la même matière : l’humanité, résultat de l’équilibre entre ses deux énergies. Le discours pessimiste du totalitarisme, à propos de la nature humaine va renverser ce bel équilibre. Puis, il va contaminer l’optimisme, puisqu’intimement lié avec son « opposé ». L’optimisme de l’homme est dévié vers le bien fondé de l’objet de son adhésion et n’irrigue plus la vision qu’il a de lui-même, qui s’en retrouve obscurcit. L’homme est mauvais, mais Dieu et sa religion, le souverain et sa loi ou le système et ses transformations sont bons. Le totalitarisme serait donc une sorte d’état dépressif généralisé à l’échelle d’une société, partagé par une élite ayant la parole, l’écriture et l’éducation, avec ses subordonnés. Ce grand autre explorateur de la nature humaine, le Bouddha Gautama, lorsqu’il affirmait que toute chose est une conséquence provoquée par une cause, pointait du doigt l’égo de l’être. Son égo créé de l’attachement, par rapport aux autres, à des objectifs, des envies. Mais, la vie n’étant pas faite que de plaisirs et de satisfactions, bien au contraire, l’homme attaché souffre de ses déceptions. Et cette souffrance semble nourrir la vision pessimiste des choses. Faisant mal, les déceptions, les souffrances traumatisent et marquent bien plus durablement les hommes. Là encore, le pessimisme se trouve alors renforcés par ce qui suit l’échec de choses qui lui tiennent à cœur.

   Le cœur ou l’esprit semble alors être une matière d’une grande instabilité, comme un flacon de nitroglycérine que l’on secouerait à l’envie, en permanence. Il arrive alors que des explosions plus ou moins puissantes se produisent. Ce sont ces explosions, qui dans le cas des hommes et leurs relations humaines, anime leur existence. Coup de colère contre ce que le discours prononcé  désigne comme ennemis, actes de violences, adoration, sacrifices (de sa personnalité et sa dignité, ou de son corps et sa vie). La pulsion est donc la manifestation visible de cette souffrance morale et mentale entretenu ou auto-entretenu, l’expression de ce mal être, à la fois dénué de réflexion, mais également d’instinct de vie ou de survit. Rejet ou amour, ce  n’est là que l’expression de la domination de la part morbide ou noir de l’homme, l’envie de causer la disparition de l’autre ou sa propre disparition. Si la différence entre « pulsion » et « réflexion » est évidente, la différence avec l’instinct est lus subtile. L’instinct d’un être vivant est d’agir, au-delà de la réflexion, pour la préservation de soi ou de l’espèce (il peut arriver que l‘on se sacrifie pour faire vivre sa progéniture ou son groupe). Les actions instinctives ne s’opèrent qu’à l’approche d’un danger imminent là ou la pulsion est provoquée par le maître stimulateur. Cette dernière n’est animée que par la destruction, pour la satisfaction du maître, contre ses ennemis ou pour lui prouver sa soumission. Elle ne connait pas la demi-mesure ni l’accord. Réaction physique au mal être, la douleur appelle un dénouement radical afin de, croit-on, mettre fin à la souffrance des gens. C’est ainsi les cries de foules fanatisés lors de manifestations ou processions organisées par un pouvoir, mais aussi, ce qui anime de façon moins spectaculaire, la société de consommation. La  pulsion fait ainsi tourner les hommes en rond, autour de ce qui les domine, ce qui les provoque, sans qu’ils ne puissent jamais échapper à leur contrôle. Le maître contrôle l’homme pulsionnel, dévie son énergie à sa guise, à son service.

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