Nature humaine un avis très pessimiste ou inversement

Publié le par 問道

   Concernant la question de la nature humaine, il semble que la logique marchande ayant dominé les esprits philosophiques, ceux-ci ont semble t-il jaugé à l’aune des tares des marchands pour porter leur jugement. Ceci leur a, semble t-il, insuffler une vision pessimiste de la nature humaine. En effet, le marchand n’envisageant les relations à autrui que dans le cadre d’un échange ou il a quelque chose à gagner. C’est ainsi la fameuse formule d’Adam Smith :

   « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. »[1] 

   Le très estimé Hobbes défendait l’idée que les hommes ont besoin d’un despote parce que les hommes sont comme des bêtes. Townsend, autre philosophe du XVIIIe siècle, va plus loin en considérant que les hommes sont, effectivement des bêtes. Townsend, dans sa fable, sur une île déserte habitée par des moutons et des chiens sauvages parlait de la régulation des espèces. La thèse de son texte est que la prolifération d’une espèce, au détriment d’une autre, engendre l’ordre. Hobbes comme Townsend défendent alors l’idéal du despotisme. Au dessus des hommes, le despote assure l’ordre, que mettent en danger ces bêtes que sont les hommes du commun. Comme nous l’avons vue, la pauvreté est vue comme chose utile, parce qu’elle permet de diriger la société en ordre. Sinon, les hommes enfantent le désordre.

   Là encore, il convient de définir ce qu’est appelé « ordre », dans le langage de ces gens. C’est définir leur vision de la société et des hommes. Il s’agit de l’ordre marchand, ou le destin d’un homme est de passer sa vie au travail, à la production de marchandises. Leur vision pessimiste de la nature humaine semble naître de l’observation faite que les humains non marchands, voient et vivent leur existence sur d’autres critères, avec d’autres objectifs. C’est ainsi une vision de la nature humaine des plus arrogantes. Le christianisme, dans son désir de christianiser le monde qualifiait ce qui le dépassait de « superstition ». C’est avec le même mot que « la Raison », la modernité qualifie ce qui la dépasse.

   Nous sommes toujours pessimistes lorsque l’on voit les hommes tels qu’ils sont plutôt que tels que l’on voudrait qu’il soit. Les cultures « vernaculaires » (pour prendre un terme Illichéen) prennent les hommes tels qu’ils sont. Pas de théories centralisées autour de la volonté d’un esprit pensant, les membres de la société créent la société de façon empirique. La pensée moderne, citadine et marchande, n’aime pas l’homme rural, trop libre, trop en dehors de leur emprise et jouisseurs de ce que le marchand veut s’approprier.

   Il ne s’agit cependant pas d’être aveuglément optimiste sur l’homme d’aujourd’hui. Il a été transformé, sa société laminée, son esprit pulvérisé, pour le « moderniser ». La vertueuse ingénierie sociale, du XIXe et XXe siècle ont rendu chacun aussi mauvais que l’idée qu’il a des autres. Ne nous y trompons pas : l’homme que nous jugeons mauvais, est du point de vue moderne bon, et inversement, car l’homme malin, envieux, escroc, vénal et filou, est un « créateur de richesse » (remarquez l’usage du terme « richesse » sans qualificatif derrière). C’est les bonnes abeilles de Mandeville, par opposition aux mauvaises abeilles, morales et sociales (parce qu’hypocrites).



[1] Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, trad. Philipe Jaudel et Jean Michel Servet, Paris, ed. Economica, 2000, 2 vol., T. I p. 20

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