Karl Polanyi: Essais

Publié le par 問道

   Je suis un petit peu pris en ce moment entre le mémoire sur les arts militaires des Chinois et la question du capitaliste et la civilisation Chinoise. Ces dernières semaines ont été consacrées à la compréhension de la weltanschauung capitaliste, devenue depuis, notre weltanschauung. Karl Polanyi, Max Weber et « l’Oncle Bernard » sont autant de bonnes compagnies pour bien comprendre ce dont il s’agit. Je dois avouer que Karl Polanyi m’impressionne au plus haut point, ses écrits sont d’une justesse et d’une intelligence que l’on ne rencontre que très rarement et suscitent en moi deux sentiments contradictoires: d’un côté, je suis heureux de voir les choses de façon plus claire. En effet, certaines de mes intuitions sont ici si clairement exprimées et confirmées par un homme si brillant et d’un autre côté, je suis un peu effrayé, parce qu’il met en lumière le côté totalitaire et obscurantiste de notre monde. Comme l’impression de se sentir en prison. Et nous continuons à prendre comme référence, dans nos chers médias, des économistes venus nous expliquer une situation qu’ils ne comprennent pas et dont ils ne maîtrisent pas les nuances puisqu’ils ne savent parler que d’économie et encore parler d’économie. Il ne s’agit que de prêches télévisés, comme les prêches de Yussuf al Qaradawi sur Al Djazira ou d’un quel qu’on que prédicateur évangéliste sur une chaine de TV américaine. Toujours pas de chercheurs en sciences humaines au programme. Les drames, ça n’existe qu’à l’échelle d’un individu ou d’un petit groupe, la misère, les famines, les guerres et les génocides ne sont pas des drames, juste des résultats logiques. Le seul drame, ce serait à la limite ce refus chronique de comprendre les choses qui se passent et leurs origines, pour d’obscures raisons idéologiques… je l’ai déjà dit ailleurs, je le redis ici et je le redirai certainement par la suite encore : ça fait 200 ans que nous sommes en crise !

Morceaux choisis :

   « Aujourd’hui, peu de spécialistes des sciences sociales acceptent dans son intégralité la conception naïve du Siècle des Lumières concernant l’homme primitif qui jouit de sa liberté et troque ses biens dans la brousse et la jungle pour organiser sa société et son économie. Les découvertes de Comte, Quételet, Marx, Maine, Weber, Malinowski, Durkheim et Freud tiennent une place prépondérante dans l’accroissement du savoir moderne, selon lequel le procès social est un tissu de relations entre l’homme en tant qu’entité biologique et la structure unique des symboles et des techniques qui permet à son existence de se maintenir. »
Nous apprenons donc au fur et à mesure des études des sciences humaines, que les bases idéologiques du capitalisme, notamment les philosophes du mouvement que nous appelons audacieusement « les Lumières », ont une analyse de l’Homme et de la nature humaine absolument criblée d’erreur qui ont depuis été contredites.

Cependant, nous continuons à y croire à ces idées :

   « Mais bien que nous ayons découvert la réalité de la société, le nouveau savoir n’a pas produit une vision de cette société comparable en popularité à l’image traditionnelle de l’individualisme atomistique. Sur les points essentiels, nous retombons dans les rationalisations antérieures sur l’homme conçu comme un atome utilitaire. Et nulle part cette rechute n’est plus apparente qu’en ce qui concerne nos idées sur l’économie. Dans son approche de l’économie, quelque soit l’aspect qu’il considère, le spécialiste des sciences sociales est encore gêné par une conception héritée, selon laquelle l’homme est une entité dotée d’une propension innée à troquer et à échanger une chose contre une autre. »
A ce niveau là, il n’est plus question vraiment de « pragmatisme » dans le sens d’origine du terme, ni de rationalité (ne pas confondre avec rationalisme). Ne nous y trompons pas, il s’agit de bigoterie et de superstitions. Autrefois, l’homme moderne occidental, puis ses adoptés exotiques qualifiaient péjorativement les peuples aux coutumes et mœurs qu’ils étaient incapable de comprendre de « superstitions », dans un langage méprisant et parfois haineux… leur crédos était de supprimer les superstitions… que faire donc des superstitions qui font la base du capitalisme ?

Le capitalisme est une idéologie

   « Le rationalisme économique dont nous avons hérité pose en principe un type d’action comme spécifiquement économique. Dans cette perspective, un acteur (individu, famille ou société globale) est conçu en rapport avec un environnement naturel qui ne lui accorde que lentement ses éléments de subsistance. L’action économique ou plus précisément l’action d’économiser, qui représente l’essence de la rationalité, est alors considérée comme une manière d’utiliser du temps et de l’énergie, de sorte que soit réalisé un maximum d’objectifs par cette relation avec la nature. L’économie devient le siège de cette action. Il est évidemment admis qu’en réalité l’action économique peut-être influencée de nombreuses manières par d’autres facteurs à caractères non économique, qu’ils soient d’ordre politique, militaire, artistique ou religieux. Mais l’idée clé de rationalité utilitaire se perpétue comme étant le modèle de l’économie. »
le Capitalisme est donc autant une idéologie d’ingénierie humaine et sociale que ne le furent les dictatures totalitaires communistes, fascistes et nazi, il s’agissait et, il s’agit encore, de changer les hommes tel qu’ils sont et tel qu’ils se sont construit durant leurs histoires pour en faire des « atomes utilitaires », dont l’existence ne se résume qu’à « utile/inutile »… c’est aussi cela, le « génocide culturel ».

   « Quelle est l’utilité de la théorie économique pour l’anthropologue, quand il s’agit, par exemple, de dégager l’économie de la texture générale d’une société où le système de parenté est dominant ? En l’absence de marché ou de prix de marché, l’économiste ne peut aider celui qui étudie les économies primitives ; en fait, il peut même le gêner. Prenons encore le cas du sociologue confronté au problème de la modification de la place occupée par l’économie dans les sociétés conçues comme des touts. A moins que nous limitions à des époques et à des régions où les marchés créateurs de prix existent, l’économie ne peut lui fournir d’orientation valable. Ceci se révèle encore plus exact pour l’historien de l’économie, en dehors de cette courte période de quelques siècles durant lesquels les marchés créateurs de prix et par conséquent la monnaie comme moyen d’échange, sont devenus généraux. La préhistoire, l’histoire ancienne et en fait (comme Karl Bücher fut le premier à le proclamer) l’histoire tout entière, en dehors de ces derniers siècles, possédaient des économies dont l’organisation différait de tout ce que connaît l’économiste. »

Je ne compte plus le nombre de fois que l’on m’a juré que le capitalisme était un ordre naturel, la loi de l’offre et de la demande une loi de la nature… y compris des gens bien plus intelligent que nous tous !








Karl Polanyi, Conrad M. Arensberg et harry W. Pearson, Trade and market in the early Economies in History and theory, trad. Anne et Claude Rivière, Paris, Larousse, 1975, re-édité dans Essais de Karl Polanyi, textes réunis par Michel Cangiani et Jérôme Maucourant collection économie humaine, Paris, édition Seuil, 2008 p. 49 à 52

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