Modernité et démocratie

Publié le par Winston Morgan Mc Clellan

   La démocratie substantive ne se laisse pas inonder par la « vague totalisante et agressive » (pour reprendre encore Majid Rahnema) du véhiculaire. Elle définit et maintient vivante, en toute liberté, sa façon d’être un « humain ». Car c’est de cela qu’il s’agit : alors que l’universel autoproclamé hait la diversité des façons d’être un homme, et veux en imposer une seule pour tous, la démocratie substantive est nécessairement petite et n’a pas originalement vocation à s’imposer aux autres. Dans son petit livre « Race et histoire », Claude Levi Strauss parle de la consécration d’une civilisation unique sur toute la surface de la Terre comme un fait unique dans l’histoire : la modernité.

   Contrairement au mythe que cette idéologie se construit, la modernité ne va pas de soi, elle a été théorisée, elle a pris le pouvoir et s’est imposée par la force. Sa grandeur vient de la puissance de ses canons. Idéologie du dominant, agressant les autres civilisations, elle inocule son virus dans les corps colonisés, via l’école et l’université. Ce n’est qu’après destruction dans ses fondements que le groupe moralement et culturellement perdu adopte le modèle colonisateur. Après la seconde guerre mondiale, les empires coloniaux se désintégraient, mais cela ne signifiait nullement la fin du colonialisme. Churchill parlant « d’empires spirituels » à propos des « empires du futur », naissait le « tiers-monde ». Se voulant ni capitalistes ni occidentaux, les leaders asiatiques et africains présentaient l’ambition d’ouvrir une troisième voie. Mais, il ne s’agissait en rien d’une autre voie : leur paradigme était celui du colon : seul façon de société qui mérite d’exister.

   Leur objectif était de ressembler à l’ancien maître, le plus rapidement possible. Des slogans tels que « rattraper et dépasser l’occident » sont proclamés comme objectifs. C’est donc une course sur le même chemin que celui pris par les blancs. Au colonialisme militaire et bureaucratique, succède la « colonisation de l’imaginaire ». C’est ainsi que, de bonne foi ou malhonnêtes, les dirigeants finissent par se retourner contre leurs peuples et leurs cultures « archaïques », « tribales », « arriérés », « contradictoires »… pour imposer une idéologie étrangère. Les anciens maîtres physiques, devenus gourous, louent les efforts pour industrialiser, rendre productiviste ou marchandisable tout ce qui existe dans leur univers : ils modernisent. La violence et l’injustice ? « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, il faut bien qu’ils se modernisent ! »… et personne pour poser la question du sens… A l’instar de la dictature, la démocratie formelle ne supporte pas les souverainetés populaires qui lui échappent. Il lui faut contrôler, légiférer et phagocyter. Prétendant dialoguer, négocier avec ces institutions, elle cherche à la formaliser pour leur enlever toute ancrage et la noyer dans son courant.

 

 

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