La société comme objet technique

Publié le par 問道

   Toujours dans sa critique de la transformation capitaliste, Karl Polanyi explique que la base de cette idéologie est la marchandisation de l’homme et de la nature, ainsi que du travail, ainsi que de la séparation du marché et du reste de la société, pour que cette dernière subisse la domination de la première, pour lui être adapté. C’est donc, dans le cœur du paradigme capitaliste, que se trouve l’idée que la société est un instrument au service du marché. Il faut l’organiser et la rationnaliser, dans un souci d’efficacité économique. Le théoricien Edmond Burke dit : « quand nous affectons de prendre en pitié ces pauvres, ces gens qui doivent travailler – sinon le monde ne pourra subsister – nous badinons avec la condition humaine ». Jeremy Bentham, autre obscurantiste anglais du XVIIIème et XIXème siècle, prônait une société administré et géré scientifiquement, allant même jusqu’à traité les pauvres de façon « scientifique et économique ». Ernest Renan, certainement un des plus grands perliculteur de son époque illustre asses bien le problème : « Organiser scientifiquement l’humanité, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention ». Le but de la société n’est plus de vivre en humain, tel que la société à laquelle nous appartenons la définie, mais d’être performante ! L’existence des hommes est une compétition, et il faut améliorer la société dans le sens de la performance, le « toujours plus ». L’ingénierie sociale est née. Cette compétition est à plusieurs dimensions : sportives, technologique et économique. Selon leurs talents, les sujets ne sont plus éduqués, mais formés, dans un système favorisant la spécialisation et réduisant le chant d’activité des êtres. Alors qu’un mandarin chinois était à la fois poète, artiste, fonctionnaire et scientifique, Leonard de Vinci ingénieur, peintre, sculpteur… l’homme moderne est soit un ingénieur, soit un sportif, soit un travailleur. Il existe encore des artistes, mais ils n’ont de valeurs que s’ils vendent des disques ou des toiles ! C’est sur le marché de l’art que se décrète par des spécialistes qui est un maître et qui est un raté. Les sujets de la société sont ainsi réduits à n’être que les pièces d’une grande machine dont le destin est d’être plus performant que le voisin. Courir plus vite, créer plus d’objets techniques et en fabriquer ou en consommer le plus. La société technique fait des petits !

   La performance technique devient ainsi une sorte de panacée. L’on justifie tout, l’on accorde notre respectabilité à n’importe qui, pourvu qu’il nous fascine par sa technique. Ce sont les fameux exploits, Lindberg qui traverse l’Atlantique, Spoutnik, le premier homme sur la Lune et, aujourd’hui, le train qui monte au sommet de l’Himalaya ou les Taïkonautes. Ce n’est pas pourtant quelque chose de propre à la modernité. Déjà, entre le XVIème et le XVIIIème siècle, les Jésuites croyaient pouvoir convertir le Fils du Ciel à Beijing en lui présentant l’état des sciences et techniques occidentales. Il en est de même en islam, des instituts en tout genre organisent à travers l’occident crédule des séminaires sur les miracles scientifiques du Coran, ou la prétendue supériorité du monde islamique médiéval sur l’occident du moyen âge. La technique devient donc un instrument de séduction afin de rendre l’idéologie acceptable. Le but de la construction d’un édifice religieux est de rendre la religion prestigieuse, par les cathédrales ou les mosquées… cependant, il semblerait qu’avec le temps, ce ne soit plus la technique qui soit au service des idéologies, mais l’inverse. Le pouvoir installé, l’objectif rentré dans les cœurs et imposé, ou même les opposants et dissidents ont intériorisés l’objectif et la voie du totalitarisme, il ne reste plus de débats de fonds à mener, juste des détails techniques sur la façon d’arriver à l’objectif. Jacques Ellul, dans « l’illusion politique » explique ainsi que, la technique à littéralement réduit les possibilités de choix au strict minimum : « le nécessaire ». Les débats ne tournent plus autour de questions de « morales ou immorales » ou « quel société voulons-nous? », mais « comment arriver à atteindre le but ? », dans une réflexion qui limite les possibles évolutions sociales à une seule possibilité. L’idéologie et ses croyances semblent ainsi indissociables de la technique. En effet, l’idéologie trace la voie à suivre, le but à atteindre, à long terme. Elle s’impose à la société et monopolise les sujets de discussions, les réflexions. C’est ainsi qu’au sujet des retraites, monsieur Woerth tente de délégitimer la contestation en disant « ce n’est pas un dossier politique, mais un dossier technique ».

    Cette technicisation de la société, pour être plus « performant » et « efficace » ne va pas sans intérêt. Pour justifier certains sacrifices, c’est la performance et la compétition qui la justifie. Bernard Debré, député mais avant tout urologue, justifie la réforme des retraites de l’honnête monsieur Woerth par la compétition mondiale. Pour lui, les français doivent accepter la régression « pour être performant ». Il reproche aux français de ne pas vouloir de cette régression au nom de cette compétition mondiale. Au contraire des hommes, la machine est en revanche un objet formidable ! Elle fait ce pour quoi elle est programmé, guidé par celui qui tient les commandes et, ne réclame jamais rien, puisque sans autre personnalité que celle de son utilisateur. Un revolver sans tireur est inoffensif, un camion sans conducteur ne transporte rien… l’objet technique est à la main de son utilisateur, alors qu’une société humaine est faite de personnalités, un organisme vivant et instable pour le maître. En technicisant la société, on en fait donc un instrument au service de la volonté du propriétaire, du contrôleur. Dans une compétition économique mondiale, les résultats se mesurent non pas à la qualité de vie d’une population (temps non consacré au travail, qualité de l’air ou de l’eau, paysages, arts et culture, tranquillité), mais en une série de chiffres en colonnes tous plus abstraits les uns que les autres. La croissance est considérée comme panacée et nous ne sommes pas invités à voir ce que signifie croissance en matière de sacrifice (un billet ancien mais toujours d’actualité de Lao Cai). Des données chiffrés qui font le bien fondé d’un modèle de société…

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