Infantilisme

Publié le par 問道

Infantilisme

   Une des incidences du totalitarisme, volontairement provoqué d’ailleurs, est l’infantilisme des hommes. Les humains n’en deviennent plus que les enfants puérils et admirateurs d’un père autoritaire et très fort, qui peut tout. Le maître, dieu ou institution, peut tout, est omniscient et infaillible : « il n’y a d’Allah qu’Allah », « pas de Chine moderne sans Parti Communiste » ou encore « les lois du marché sont aussi naturelles que les lois de l’apesanteur ». L’on peut aussi lire ici ou là le sophisme affirmant que le capitalisme à sortie l’humanité de la pauvreté. L’enfant écrasé par la grandeur du père ce héros, qui n’est rien et ne sera jamais rien sans lui. La relation paternelle entre le pouvoir idéologique et le peuple enfant est faite pour être pérennisé, permanente, pour résister au temps. Il en va de même chez la façon dont sont présentés les leaders : « Duce », « Führer », « le petit père des peuples », « le grand timonier » ou « le petit timonier », ces hommes portent des titres qui les font passer pour des guides qui amènent une troupe d’enfants immature là ou il faut qu’ils aillent, le seul capable de les y amener. De même, le Christianisme qualifie Dieu de « Dieu le père », père de Jésus Christ, « le sauveur ». Chez les anciens légistes chinois, les souverains, imposant les lois aux autres sont vue comme des civilisateurs sortant grâce à leur supériorité les hommes de la sauvagerie. C’est ainsi une relation de dépendance qui est mise en exergue, dépendance des humains vis-à-vis du pouvoir, qui lui n’est en aucun cas dépendant de ses dominés. Son discours paternaliste est lui aussi permanent, allant de pair avec le discours pessimiste sur la nature humaine. Si le pessimisme peut être indépendant de l’infantilisme de l’homme, l’infantilisme ne semble pas possible sans ce premier discours. En effet, l’on peut apprendre aux gens qu’ils sont mauvais, et laisser le désordre, la loi du plus fort et l’immoralité s’installer, infantiliser les hommes permet de justifier et légitimer la domination et aussi de les terroriser quand à l’idée d’une existence sans le maître.

   Dans les premières années de sa vie, l’enfant a pour professeur son parent, qui lui enseigne tout, qu’il s’agisse des relations sociales, du danger, du bien ou du mal. Lorsque l’on retire la mère, le nourrisson vie un profond désarroi et semble développer une sorte de dépression. Ce n’est que par la suite quand la mère revient, que l’enfant se remet et reprend sa vie. Il arrive souvent qu’une personne ayant vécu et grandi dans un univers totalitaire dise « ma patrie est ma mère ». Il ne s’agit pas ici de la « mère patrie », expression nostalgique qui dans la langue du poète, du chanteur ou du sentimental, évoque les gens qu’il aime, les paysages qui lui rappellent des souvenirs heureux. La connotation du terme patrie est ici politiquement connotée, puisque, nous l’avons vue, le pays est l’Etat, le pouvoir qui le domine. Nous avons vue aussi que le totalitarisme crée le vide, détruit la culture et dilapide l’héritage. Le sujet infantilisé, tel le poussin qui, à peine sortit de son œuf considère le premier être vu comme étant sa mère, considère le pouvoir en place comme sa patrie. Se porte alors la question : « quel genre de mère est-ce donc ? » Nous avons vue, que l’Etat totalitaire est une sorte de mère possessive et cruelle qui à la fois isolé ses enfants d’un monde considéré comme hostile et dangereux, tout en les enfermant ou en les punissant avec brutalité en cas d’entorse à la discipline. Les leaders nous protègent du mal, les démons ou mécréants, les adeptes de la féodalité ou les dictateurs qui envoient les gens au camp, ou les bourgeois exploitants… et puis, les étrangers, qui complotent, veulent notre perte, nous jalousent. Si le monde n’est pas un univers complètement pacifique, mais au contraire, tient son lot d‘hostilités en tout genre, il ne l’est pas complètement non plus. L’inverse est autant vrai. Ici, il s’agit de véhiculer une vision du monde basé sur la peur de l’extérieur, afin de justifier la mission protectrice du parent protecteur qui agit pour le bien du sujet, ce pauvre enfant terrorisé.

   Une autre caractéristique de l’infantilisme est ce rejet des « limites ». Qu’il s’agisse des limites physiques, techniques ou morales, l’infantilisme fait qu’elles ne sont pas acceptées et rejetées. Pourtant, les limites sont des réalités de l’existence. Limites de perceptions, limites physiques, limites dans les performances. De même, la vie de tout être vivant est limité, ils naissent, vivent et meurent. D’après Jacques Ellul, les limites sont liées à la morale, elles influencent les réflexions des hommes sur ce qui est interdit et autorisés. C’est ainsi qu’à chaque progrès technique, à chaque prouesse physique, l’homme repousse ses limites et du coup son sens moral, du fait du sentiment de toute puissance qui flatte son narcissisme. Dans le monothéisme, Dieu est tout puissant et n’est aucunement soumis aux limites de l’existence. Si les hommes sont limités, ils sont écrasé par cette figure surpuissante, tout en ayant la satisfaction de servir le plus grand, d’appartenir à ce qu’il y a de plus grandiose. Dans le légisme chinois, c’est le pouvoir du monarque qui est sans limite. Le progrès technique devant servir d’instrument de contrôle. C’est un des thèmes d’opposition avec les Confucéens qui voulaient imposer au Fils du Ciel des limites morales à son pouvoir. Pour ce qui est du capitalisme, comme du communisme, le temps est vu comme une courbe en croissance perpétuelle et illimitée. Là encore, les hommes qui y sont soumis développent en eux ce sentiment d’appartenir à un ordre grandiose à la puissance sans limite. Il n’y a aucunes limites aux progrès techniques, ou à l’amélioration matérielle des hommes. Ce rejet infantile des limites créé en eux une sorte de sentiment d’absolu, qui ne tolère ni la remise en cause, ni la nuance. Puisque les limites sont repoussées, rien ne lui résiste, tout devient possible, la volonté de l’enfant doit devenir réalité. S’il n’est pas satisfait, il sombre dans des crises de colères et d’hystérie, tels les enfants gâtés, à qui les parents n’ont jamais astreint de limite et qui s’agitent en hurlant dans tout les sens devant un refus ou une résistance, si insignifiance soit-elle.

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